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« Le logement intergénérationnel fait son grand retour »

Entretien avec Mariam Issoufou, Fondatrice et Directrice de Mariam Issoufou Architects

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Founder and Principal, Mariam Issoufou Architects

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Photo: Torsten Seidel

Mariam Issoufou, fondatrice et directrice de Mariam Issoufou Architects, est reconnue pour la place importante qu’elle accorde à l’impact social, la conception durable et une approche urbaniste respectueuse du patrimoine culturel. Son approche novatrice se manifeste brillamment dans le projet Niamey 2000, un lotissement de la capitale nigérienne qui puise son inspiration dans les villes précoloniales de la région. Ce quartier conjugue l’intimité des familles avec un fort sentiment d’appartenance communautaire.

Conçues en tenant compte des spécificités culturelles et construites avec des matériaux locaux, les maisons sont à la fois abordables et adaptées aux températures élevées de la ville. Dans cet entretien avec l’architecte et urbaniste Victoria Chavez de la Fondation Van Leer, Mariam Issoufou explique comment l’architecture peut améliorer la vie familiale, et promouvoir le bienêtre des enfants et des personnes qui s’en occupent.

Mariam Issoufou

What inspires your architectural practice?

Ma passion pour l’architecture puise ses racines dans mon enfance. J’ai grandi au coeur du désert du Sahara, dans une petite ville minière située au nord du Niger. Nous vivions tout près d’Agadez, une ville ancestrale pluriséculaire où les bâtiments historiques étaient toujours habitée, et cela m’a fascinée depuis mon enfance.

Grandir dans le désert m’a façonnée. En tant qu’architecte, je suis devenue obsédée par la température et le confort thermique. L’un de mes souvenirs les plus marquants est celui des trajets à pied pour rentrer de l’école sous un soleil brûlant de 50 degrés, puis la sensation de fraîcheur dès que je franchissais le seuil de la maison.

Nous vivions tout près d’Agadez, une ville ancestrale pluriséculaire dont l’architecture historique était toujours habitée, et j’ai été sous le charme dès mon enfance.

En tant qu’adulte, j’ai réalisé à quel point la proximité de la ville historique d’Agadez était un véritable privilège. Elle m’a offert une perspective unique sur l’architecture, m’affranchissant des contraintes des tendances mondiales et de l’idée préconçue que l’architecture devait avoir un certain style. Pour moi, l’architecture doit refléter les réalités du lieu et des gens. Elle ne se limite pas à l’esthétique : elle doit également répondre aux besoins fonctionnels.

Minaret ancien de la grande mosquée d’Agadez, Niger // Photo: Shutterstock

Comment concevoir des logements qui reflètent la culture, les valeurs et les structures familiales locales ?

La clé est d’éviter toute forme de supposition, même sur les aspects les plus élémentaires. En tant qu’architectes, nous avons souvent tendance à nous appuyer sur des archétypes ou des conceptions figées de ce qu’une maison, une chambre ou un espace de vie devrait être. Mais il est essentiel de poser des questions.

Même au Niger, un pays que je connais très bien, nous passons beaucoup de temps à faire de l’observation. Par exemple, il était important pour moi de vérifier si certaines pratiques traditionnelles conservaient la même valeur pour les futurs habitants de ces maisons. Cela implique d’adopter une posture d’empathie et d’humilité : approcher un espace avec l’idée que l’on n’y connaît rien, s’appuyer sur ceux qui sont les véritables experts, c’est-à-dire les personnes qui y vivent déjà, et prendre le temps d’écouter attentivement. C’est également poser les bonnes questions, autant que possible.

Votre premier grand projet a été Niamey 2000, un lotissement à Niamey, au Niger, destiné aux familles à faibles revenus, qui allie densité, intimité et respect des traditions locales. Comment les expériences de votre enfance ont-elles influencé ce projet et d’autres ?

Niamey 2000 a été un exercice d’interrogation sur la signification de la vie familiale dans un endroit où la communauté fait partie intégrante de la vie. Ce projet a permis de trouver un équilibre entre l’intimité nécessaire à la famille et la générosité envers la communauté. Conçu pour répondre à la crise du logement dans la ville, le projet visait à augmenter la densité tout en intégrant des solutions pour favoriser une vie intergénérationnelle.

Je garde un souvenir d’enfance particulièrement marquant : dormir à la belle étoile en été, profiter de la brise comme climatiseur naturel, car l’électricité était trop chère. Traîner nos matelas sur la terrasse après le dîner était devenu un rituel familial. C’est pourquoi, dans le projet Niamey 2000, nous avons aménagé de grandes terrasses tout en haut des maisons, à proximité des chambres, afin de favoriser ces précieux moments d’intimité en famille.

Autre exemple : au Niger, nos préparations culinaires, riches en aromes et souvent longues, rendent l’idée de cuisines intérieures peu pratique. Toute la cuisine se fait à l’extérieur, dans la cour. Après avoir vécu dans le désert, nous avons emménagé dans une maison typique de la classe moyenne, construite sur le modèle des maisons occidentales. Seuls les plats occidentaux étaient préparés dans la cuisine occidentale, ou alors cet espace servait uniquement à préparer les assiettes et servir le repas, mais pas à la cuisson.

Au fil du temps, j’ai réalisé à quel point cette situation était étrange. La maison ne reflétait pas le mode de vie de notre famille, ce qui nous a poussés à adopter de nouvelles habitudes. Subitement, nous nous sommes retrouvés à prendre nos repas dans la salle à manger, assis autour de la table, chacun avec sa propre assiette. Par la suite, j’ai rendu visite à des amis qui vivaient dans des maisons plus traditionnelles, où tout le monde s’asseyait ensemble pour partager un repas autour d’un grand plateau. J’ai adoré ces moment d’intimité et de convivialité.

« Niamey 2000 a été un exercice d’interrogation sur la signification de la vie familiale dans un endroit où la communauté fait partie intégrante de la vie. »

Comment cette prise en compte des modes de vie locaux profite-t-elle aux familles ?

Si nous n’y veillons pas, l’architecture peut contraindre les individus à modifier leurs comportements et leurs modes de vie pour s’adapter à ses conceptions. Or, cela peut entraîner des conséquences profondes, notamment sur les premières années de vie d’un enfant et sur le quotidien de ses responsables, en influençant ce que nous leur transmettons, la manière dont nous leur enseignons des valeurs fondamentales et notre capacité à préserver et incarner nos modes de vie culturels.

Quel rôle le logement et l’architecture peuventils jouer dans le soutien au bien-être des aidants familiaux et l’atténuation du stress familial ?

Il est essentiel de se concentrer sur la conception des bâtiments et des espaces, tout en préservant la dignité des personnes qui les habiteront. Les projets de logement mettent souvent l’accent sur l’accessibilité et cherchent à maximiser le nombre d’habitats disponibles. Cependant, si une maison se réduit à une simple structure standardisée, répondelle véritablement aux besoins de ses occupants ? Par exemple, un lotissement comme Niamey 2000 offre aux résidents un fort sentiment d’appartenance grâce à une conception qui s’inspire des villes précoloniales de la région. Dès l’achèvement du projet, les habitants ont instinctivement su comment utiliser les espaces extérieurs : depuis les enfants jouant en toute liberté jusqu’aux adultes s’asseyant sur les murets devant les maisons. Ces espaces, qui auraient normalement été clôturés, se sont transformés en lieux communs partagés par différents groupes d’âge.

Le logement et l’architecture peuvent également renforcer le bien-être de ceux qui prennent soin des autres en s’adaptant aux besoins des familles, en particulier dans les zones vulnérables. Par exemple, proposer des unités plus petites, extensibles selon la croissance des familles, permet aux occupants de personnaliser leur habitat et de l’adapter à l’évolution de leurs besoins. Dans un contexte occidental, le logement est souvent perçu comme un élément figé. Cependant, dans de nombreuses cultures à travers le monde, le logement est par essence évolutif, une caractéristique que les archétypes actuels ne parviennent pas à intégrer.

Une vue des logements de Niamey 2000, développés par united4design architects : Yasaman Esmaili, Elizabeth Golden, Mariam Issoufou, Phillip Sträter // Photo: Torsten Seidel

Dans votre pratique architecturale, vous plaidez en faveur de l’utilisation de matériaux locaux tout en garantissant des bâtiments d’une qualité irréprochable. Quels avantages cela procure-t-il aux familles résidant à Niamey 2000 ?

L’utilisation de matériaux locaux, comme les briques de terre compactée, est directement liée à l’accessibilité financière. À la fin du projet Niamey 2000, nous avons constaté que ces matériaux permettaient une économie de 30 % par rapport au béton sans transiger sur les normes de conception, de finition et de confort. L’un des objectifs du projet était de remettre en question certaines idées reçues, notamment celle selon laquelle l’absence de béton rendrait une construction peu solide. Ayant grandi près d’Agadez, j’étais convaincue que cette perception ne reposait sur aucun fondement.

L’autre facteur était l’adaptation au climat. Dans un pays soumis à de fortes chaleurs, le choix de ces matériaux coule de source, contrairement au ciment, qui amplifie la chaleur intérieure. Par exemple, lorsqu’il fait 45 degrés à l’extérieur, la température peut grimper jusqu’à 55 degrés à l’intérieur d’une maison en béton, ce qui est aberrant. Les chefs de famille se retrouvent contraints de dépenser jusqu’à la moitié de leur salaire mensuel en électricité rien que pour la climatisation, ou de supporter une chaleur accablante, avec son lot de conséquences sur le développement des enfants et la santé de la famille en général. Dans un cas comme dans l’autre, les ménages sont obligés de renoncer à des besoins essentiels qui affectent leur bien-être.

Photo: Torsten Seidel

Observez-vous un regain d’intérêt et d’opportunités pour le logement intergénérationnel dans le monde entier ?

et j’utilise le terme « retour » à dessein, car il ne s’agit pas forcément de quelque chose de nouveau. Nous nous sommes tellement éloignés de ces modèles (maisons individuelles, grands immeubles résidentiels), que nous avons fini par perdre ce quifait la richesse d’une communauté. Aujourd’hui, nous ressentons la disparition de ce sentiment de communauté. Historiquement, les divers facteurs de stress et de vulnérabilité étaient atténués par nos modes de vie communautaires.

C’est pourquoi le potentiel du logement intergénérationnel me réjouit tout particulièrement, car il pourrait apporter des solutions concrètes à des problèmes contemporains tels que le vieillissement démographique et les changements climatiques. Il s’agit d’adopter une approche architecturale pour mieux comprendre et répondre à nos vulnérabilités actuelles, tout en prenant conscience qu’il y a un prix à payer si nous négligeons cette question.

Dans de nombreuses communautés et espaces collectifs, des expressions telles que « Peux-tu surveiller mon enfant ? » sont dénuées de sens, car il va de soi que dès qu’un enfant s’aventure, il sera naturellement pris en charge et surveillé par les membres de la communauté. La clé, c’est ce sentiment qu’on peut apporter et recevoir de l’aide, sans avoir à tout gérer seul

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