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« L’amour, un bouclier puissant pour vous et votre bébé »

Entretien avec Ruth Feldman, Fondatrice du Center for Developmental Social Neuroscience at Reichman University

Photo of contributor Ruth Feldman Ruth Feldman
Simms-Mann Professor and Director of Center for Developmental Social Neuroscience, Reichman University, Herzlia Israel. Adjunct Professor, Yale University Child Study Center
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Photo: Center for Developmental Social Neuroscience

Pour Ruth Feldman, spécialiste en neurosciences sociales et fondatrice du Center for Developmental Social Neuroscience à l’université Reichman de Herzliya, en Israël, la science des liens humans relève presque de la poésie. Dans son laboratoire, elle associe neurosciences, recherche hormonale et centre de santé communautaire dédié aux enfants et aux familles, afin d’explorer en profondeur la synchronie entre les individus.

Grâce à ces recherches, Ruth Feldman et ses collègues ont profondément enrichi notre compréhension des mécanismes biologiques et neurologiques qui façonnent les liens entre parents et enfants. Lors d’un échange avec Michael Feigelson, directeur général de la Fondation Van Leer, elle explique comment notre cerveau et notre corps s’adaptent au rôle de parent, comment se tisse le lien avec nos bébés, et pourquoi la science de la synchronie est essentielle pour nourrir et restaurer notre bien-être.

Ruth Feldman

Comment en êtes-vous venue à étudier la synchronie ?

C’est mon expérience de la musique qui m’a rapprochée de l’étude de la synchronie. Avec la musique, il n’y a pas besoin de mots pour créer une connexion : on la ressent profondément, à la fois dans le corps et dans le cerveau. Ce phénomène m’a toujours fascinée. Tout a commencé dans mon enfance. J’aimais composer des mélodies et les noter dans mon cahier. À l’époque, mes parents n’avaient pas beaucoup de moyens, mais après m’avoir vue jouer pendant un an sur le piano de notre voisin, ils ont réussi à économiser assez pour m’en offrir un.

Avec le temps, je me suis tournée vers le jazz. L’improvisation dans le jazz procure un sentiment unique, celui d’appartenir à quelque chose de plus grand, d’être en parfaite connexion avec l’autre, qu’il soit un proche ou un inconnu.

Quand avez-vous décidé de laisser la musique de côté pour vous consacrer à la psychologie et aux neurosciences ?

J’ai compris que je ne deviendrais pas une musicienne exceptionnelle, mais un autre événement a aussi influencé mon choix : je suis devenue mère. J’ai eu mon premier enfant à 22 ans, jeune, mais par choix. Je voulais que ma vie d’adulte commence par la maternité.

Non seulement c’est l’expérience la plus intense qui soit, mais c’est aussi une porte d’entrée vers une autre forme de connaissance : celle des liens profonds qui unissent les êtres humains. Ce sentiment de connexion, et la biologie qui le sous-tend, prend racine dans le lien entre une mère – ou toute personne qui s’occupe d’un enfant – et un nourrisson.

Lorsque ma première fille est née, nous vivions à New York. Elle est née en décembre et je me souviens parfaitement de la première fois où je l’ai emmenée dehors. Je l’avais bien emmitouflée avant de sortir dans la rue. C’est une expérience que je n’oublierai jamais. Tout semblait différent : les arbres avaient une couleur nouvelle, le ciel paraissait plus bleu, l’air avait une odeur différente.

J’ai pris conscience qu’un changement fondamental s’était opéré dans mon cerveau, dans ma façon même de percevoir le monde. C’est ce qui m’a poussée à étudier le cerveau parental et à comprendre comment, à l’image de la synchronie, il évolue pour soutenir les liens d’amour que nous tissons tout au long de notre vie.

Photo: Center for Developmental Social Neuroscience
J’ai pris conscience qu’un changement fondamental s’était opéré dans mon cerveau, dans ma façon même de percevoir le monde.

Lorsqu’on évoque la synchronie de cette manière, elle prend des allures poétiques—un fil mystérieux qui nous relie aux autres, tant sur le plan biologique que mental. Mais la synchronie n’est pas de la poésie. Elle obéit à des équations mathématiques précises et peut être étudiée avec des outils scientifiques rigoureux. À mes yeux, l’une des avancées majeures de la recherche sur la neurobiologie de l’attachement et du lien réside dans sa capacité à montrer que l’amour humain peut être étudié avec les outils de la science, enrichissant ainsi aussi bien les sciences du vivant que les sciences humaines.

Au fil du temps, nos recherches sur la synchronie se sont étendues à des cercles toujours plus larges et à de nouveaux systèmes physiologiques. Nous avons mené des recherches approfondies sur la synchronie cérébrale entre deux individus, en explorant notamment son développement entre un nourrisson et sa mère, ainsi que les différences observées dans la synchronie cérébrale avec le père. Nous avons également étudié l’impact de la proximité physique et de l’odeur corporelle de la mère sur cette synchronie, et les perturbations qu’entraîne la dépression post partum. Nous avons observé qu’une intervention ciblée auprès des mères souffrant de dépression post-partum renforce la synchronie entre leur cerveau et celui de leur enfant.

Nous avons également suivi l’évolution de la synchronie cérébrale entre les nourrissons et leurs parents jusqu’à la fin de l’enfance et de l’adolescence. Nous avons ainsi observé que, au fil du temps, un nombre croissant de régions et de rythmes cérébraux contribuent à cette synchronie. Je pense que nous sommes l’un des rares laboratoires à étudier la synchronie avec autant de méthodes scientifiques variées.

Photo: Center for Developmental Social Neuroscience

Bien, voici une question plus personnelle. À la naissance de ma fille, sa mère a dû subir une césarienne imprévue. Pendant qu’on prenait soin d’elle—sans que sa vie ne soit jamais en danger— on m’a conduit dans une chambre avec notre bébé. Nous étions seuls. J’ai retiré ma chemise et placé mon bébé contre ma poitrine. D’après vos recherches, que se passait-il probablement dans son corps et dans le mien à cet instant ?

J’imagine qu’à cet instant, vous avez éprouvé un sentiment d’exaltation, car votre cerveau émettait une abondance d’ondes thêta, en résonance avec celles de votre nouveau-né. Les ondes thêta sont un type d’activité cérébrale qui se manifeste lorsque le cerveau est en état de relaxation profonde ou de rêverie.

Lors du contact peau à peau, le parent et l’enfant forment un système thermodynamique unifié, fonctionnant presque comme deux êtres partageant un même corps. Le nouveau-né perd très rapidement sa chaleur corporelle. Lorsqu’il est posé sur votre poitrine, peau contre peau, votre corps lui fournit la chaleur nécessaire. Ce contact crée un sentiment d’unité avec l’enfant, presque comme si vous le portiez encore dans le ventre, car votre organisme intègre désormais le sien dans ses propres processus. Par exemple, si votre jambe est froide, votre corps envoie un signal à votre cerveau pour la réchauffer. Mais désormais, si le dos de votre bébé est froid, c’est lui qui enverra un signal à votre cerveau pour le réchauffer. Vous êtes littéralement connectés par la synchronie biologique. La synchronie est le seul mécanisme qui nous permet de devenir une unité biologique indivisible avec ceux que nous aimons.

Ce processus est-il différent pour le père ou la mère, ou entre des parents biologiques et non biologiques ?

L’évolution des mammifères, par nature, est centrée sur la mère. L’ocytocine atteint des niveaux élevés pendant la grossesse, se libère lors de l’accouchement et rend le cerveau maternel particulièrement plastique, le préparant ainsi à l’attachement. Cependant, l’évolution ne repose jamais sur un seul mécanisme ; elle cherche toujours à multiplier les voies possibles. Il existe donc d’autres façons d’activer la plasticité cérébrale et de stimuler le cerveau parental, car celui-ci doit se réorganiser autour de ce bébé unique et mobiliser toutes ses ressources pour en prendre soin. L’une de ces voies consiste à s’occuper activement de l’enfant, un mécanisme qui s’applique aussi bien aux pères qu’aux parents non biologiques.

La synchronie est le seul mécanisme qui nous permet de devenir une unité biologique indivisible avec ceux que nous aimons.

Cependant, ce constat ne concerne que les pères vraiment impliqués dans les soins de leur enfant. Ça ne s’applique pas si vous êtes ce père qu’on dépeint dans les films des années 1950, celui qui rentre tard, laisse toute la charge à la mère et passe juste une demi-heure avec le bébé avant de filer au lit.

Non, il faut vraiment s’investir : emmener le bébé chez le médecin, le nourrir, l’endormir, se lever la nuit, changer les couches. En d’autres termes, si vous voulez que votre cerveau et vos hormones évoluent, il faut y investir du temps et de l’énergie. Et les résultats sont impressionnants : vous pouvez observer de véritables changements dans le cerveau des pères et des parents non biologiques qui s’occupent des enfants, des changements directement liés au temps qu’ils passent avec le bébé.

Au-delà de son caractère fascinant et magnifique, pouvez-vous nous expliquer l’impact de ce phénomène sur les nouveaux parents et leurs bébés ? Par exemple, quel effet cela a-t-il sur notre santé ?

L’attachement n’est pas seulement bénéfique pour vous et votre enfant, il est fondamental. Les bébés naissent avec un réseau de liens affectifs en formation dans leur cerveau, et ils sont biologiquement préparés à établir des liens avec les autres et à devenir des êtres sociaux. Mais c’est grâce à des soins attentionnés et à la synchronie que cette biologie prend forme, leur permettant ainsi de se connecter véritablement avec les autres.

Ces liens affectifs sont cruciaux pour notre santé pour une autre raison : l’ocytocine est étroitement liée à notre système immunitaire. Lorsque l’on nous dit que l’amour est bénéfique pour nous, c’est précisément cet aspect biologique qui entre en jeu. Lors de la pandémie de Covid, nous avons observé que les personnes isolées étaient plus vulnérables aux maladies. C’est pourquoi on parle de la solitude sociale comme de la « peste moderne ». L’amour vous protège. Il constitue un bouclier affectif puissant, tant pour vous que pour votre bébé.

Comment apprenons-nous à nous synchroniser avec nos bébés ? D’après vos recherches, il semble que certains parents y parviennent plus facilement que d’autres.

Nous abordons la synchronie sous l’angle de la réparation et de la résilience. En effet, il s’agit d’un processus que l’on apprend et affine au fil du temps, grâce à la pratique.

Vous pouvez voir de véritables changements dans le cerveau des pères et des parents non biologiques qui s’occupent des enfants, des changements qui sont directement liés au temps qu’ils passent avec le bébé.

Dans le cadre de nos recherches, nous avons également examiné ce qui se passe lorsque cette synchronie est perturbée, par exemple, lorsque les mères souffrent de dépression. Nous avons observé les effets lorsqu’une mère ne regarde pas son enfant ou ne produit pas les vocalisations « maternelles » typiques. Dans le cadre de notre étude d’intervention, nous avons observé des progrès impressionnants après seulement huit séances d’apprentissage, au cours desquelles nous avons enseigné aux mères comment se synchroniser avec leur bébé et être attentives à ses signaux non verbaux. Non seulement les mères ont amélioré cette synchronie avec leur bébé, mais leurs symptômes dépressifs ont considérablement diminué, leur taux d’ocytocine a augmenté, et la synchronie cérébrale perturbée avec leurs nourrissons a été rétablie.

Nous apprenons aux mères à regarder leur bébé, à prendre le temps de se concentrer sur l’instant présent, à sourire, à rester près de lui et à le toucher fréquemment. Il est important de donner à l’enfant le temps de répondre. Nous les encourageons à imaginer ce que leur bébé ressent, voit ou pense, et à en parler.

Lorsque les parents appliquent ces gestes et que leur bébé réagit, ils éprouvent une immense joie. Cette réponse déclenche la libération de l’ocytocine, qui se lie à la dopamine dans le noyau accumbens, une région du cerveau associée à la récompense, à la motivation et à l’apprentissage. Une fois que ce processus se met en place, la biologie des parents contribue à maintenir ces interactions.

Après 30 ans de recherche, selon vous, quel est l’apport le plus utile (ou le plus prometteur) que la science de la synchronie peut offrir aux nouveaux parents aujourd’hui ?

Lorsque les parents appliquent ces gestes et que leur bébé réagit, ils éprouvent une immense joie.

Je pense que ce qui nous donne de l’espoir, c’est cette quête profonde de sens qui est propre à l’humanité. Et pour trouver ce sens, nous devons nous tourner vers les autres. La seule manière d’y parvenir est de s’ouvrir à autrui, de façon à transcender l’ici et maintenant. Donner de l’amour, partager, être en empathie avec quelqu’un : c’est là, je crois, que réside l’espoir, même dans les situations les plus difficiles.

L'hyperscanner du père et du bébé en laboratoire montre ce qui se passe dans leur cerveau lorsqu'ils interagissent // Photo: Center for Developmental Social Neuroscience

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