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Devenir parent avec l’héritage de la guerre civile

Tirer les enseignements d’une étude de 22 ans sur les impacts intergénérationnels en Sierra Leone

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Vingt-deux ans se sont écoulés depuis la fin de la guerre civile brutale qui a ravagé la Sierra Leone pendant 11 ans. Marqués par les atrocités indicibles de la guerre, les survivants qui étaient enfants à l’époque continuent de porter le poids de ce traumatisme, au moment où ils deviennent parents à leur tour. L’étude intergénérationnelle sur les jeunes touchés par la guerre (Intergenerational Study of War-Affected Youth – ISWAY), financée par l’Institut national américain de la santé mentale et dirigée par le Dr Theresa Betancourt de la Boston College School of Social Work, a suivi une cohorte de 529 jeunes et leurs familles depuis la fin de la guerre. L’étude ISWAY a mis en lumière les effets omniprésents de la guerre, tout en identifiant des facteurs de risque et de protection qui ont un impact sur la santé et le bien-être [1].

[1]

Betancourt, T.S., Brennan, R.T., Rubin-Smith, J., Fitzmaurice, G.M. et Gilman, S.E. (2010) Sierra Leone’s former child soldiers: a longitudinal study of risk, protective factors, and mental health. Journal of the American Academy of Child & Adolescent Psychiatry, 49(6): 606–15. DOI: 10.1016/j.jaac.2010.03.008

D’après nos recherches, pour de nombreuses personnes, âgées en moyenne de 14 ans lorsque l’étude a débuté en 2002, la transition vers la parentalité peut raviver d’anciens traumatismes et des mécanismes d’adaptation malsains. Nos conclusions montrent qu’en l’absence d’un soutien formel solide de la part des institutions publiques et des organisations non gouvernementales (ONG), ces nouveaux parents s’appuient principalement sur leurs relations avec la famille, les amis et les communautés religieuses pour surmonter leurs difficultés. Ces réseaux leur permettent de préserver leur foi en l’avenir tout en offrant un cadre propice pour aborder et surmonter les traumatismes intergénérationnels.

Une communauté dans le besoin

« Sia », 36 ans, a rejoint l’étude ISWAY alors qu’elle était adolescente. Aujourd’hui, elle affronte les défis complexes de la maternité tout en portant le poids d’un passé traumatisant. Jeune fille, Sia a été témoin d’actes qui ont laissé en elle des blessures psychologiques profondes. Désormais mère de trois enfants, elle s’efforce de bâtir un foyer chaleureux, mais l’héritage de la guerre refait parfois surface de façon imprévisible, qui s’exprime par des éclats de colère ou des réactions disproportionnées lorsque ses enfants se comportent mal. Sia a conscience que ces réactions sont liées à l’instinct de survie qu’elle s’est forgé pendant la guerre. À l’époque, le moindre signe de « faiblesse » faisait de vous une cible.

Quand j’ai leur cœur brisé, je leur explique que je suis de mauvaise humeur, car ils savent que, dans ces moments-là, je deviens violente.
« Sia », 36 ans, mère de trois enfants

Les parents qui ont connu la guerre dans leur enfance ont besoin de plus de soutien

Immédiatement après le conflit, diverses formes de soutien externe ont été déployées pour accompagner les familles de ce pays ravagé par le conflit, notamment des programmes d’éducation parentale et des services dédiés à la santé mentale. Les ONG et les organisations internationales ont fourni des ressources, une prise en charge psychologique et des formations pour aider les individus à surmonter les traumatismes et à acquérir des compétences parentales efficaces. Toutefois, avec le temps, ces services ont disparu, victimes de coupes budgétaires ou de changements dans les priorités des donateurs. Aujourd’hui, les adultes qui étaient enfants pendant
la guerre se retrouvent sans soutien extérieur pour les accompagner dans leur rôle de parents et les aider à surmonter les traumatismes du passé qui resurgissent au moment de cette transition dans leur vie.

Mais ces parents ne sont pas seulement confrontés aux souvenirs douloureux de la guerre. Les années qui ont suivi la fin du conflit ont également été très éprouvantes. La Sierra Leone, l’un des pays les plus pauvres du monde, a dû faire face à une épidémie mortelle d’Ebola, à la pandémie de Covid-19, ainsi qu’à des catastrophes environnementales telles que des coulées de boue, qui ont fait des centaines de morts et déplacé des milliers de personnes. Ces crises ont déstabilisé le tissu social des familles, mettant à rude épreuve les mariages et contribuant aux taux élevés de divorces et de séparations.

Faute de soutien formel, ces jeunes adultes déterminés empruntent d’autres voies pour trouver de l’aide et nourrir l’espoir.

La communauté religieuse, une source de force

Dans ces circonstances difficiles, les parents se tournent souvent vers leur foi religieuse pour surmonter les épreuves. L’islam et le christianisme, largement pratiqués en Sierra Leone, apportent des enseignements qui aident à comprendre l’adversité et à faire face aux difficultés quotidiennes. La croyance en une force supérieure offre également un réconfort émotionnel et un sentiment d’espoir. De nombreux parents expriment la conviction que sans le soutien de Dieu, rien n’est possible. Cette foi raffermit leur résolution en leur donnant la force nécessaire pour persévérer.

Si quelque chose me bouleverse, je m’assieds, je réfléchis et je m’en remets à Dieu. Car, dans la vie, tant que nous vivrons, il y aura des moments de joie et de peine. Il ne faut pas se décourager et penser que c’est la fin du monde. Vous devez toujours vous en souvenir... Parfois, vous ne vous sentirez pas bien, mais avec Dieu à vos côtés, vous pourrez surmonter toutes ces épreuves.
« Binta », 33 ans, mère de cinq enfants

Les chefs religieux offrent également des conseils en matière d’éducation, une ressource précieuse, surtout que beaucoup ont perdu leurs propres parents durant la guerre.

J’avais l'habitude d’aller à la mosquée et d’apprendre le Coran. On rencontre des imams qui prêchent avec sagesse. Ils vous rappellent que les enfants orphelins que vous élevez n’ont ni père ni mère. Que ce soit dans la Bible ou le Coran, il est dit que vous devez les traiter comme vos propres enfants biologiques... J’apprécie beaucoup les imams qui conseillent les gens sur la manière de prendre soin des enfants adoptés et de ceux ayant perdu leurs parents. Cela me réjouit, même si je suis chrétienne. Quand je verrai mon pasteur au cours biblique, je lui demanderai aussi [comment prendre soin de mes enfants non biologiques].
« Araphan », 32 ans, père de deux enfants

Trouver du soutien auprès des amis et de la famille

Même s’ils ont des ressources limitées, les nouveaux parents trouvent du soutien auprès de leurs relations personnelles.

Le soutien familial a toujours joué un rôle essentiel dans l’éducation des enfants, particulièrement au sein de la culture communautaire de la Sierra Leone. Les proches interviennent souvent pour s’occuper des enfants, en leur apportant une aide pratique et un soutien affectif. Malheureusement, de nombreuses familles ont été fragmentées par les pertes subies pendant le conflit, et les membres de la famille élargie disponibles pour soutenir les nouveaux parents sont aujourd’hui moins nombreux. Toutefois, bien que le soutien familial soit devenu moins répandu, beaucoup trouvent encore un soutien affectif auprès d’amis, de personnes âgées de la communauté et de conjoints. Il est généralement admis que la recherche d’une telle aide est cruciale pour favoriser la résilience. Nos recherches ont montré que la présence d’amis et de membres de la communauté fiables et empathiques favorise un sentiment d’appartenance et de reconnaissance. Elle réduit également le sentiment d’isolement et offre aux parents la possibilité de résoudre collectivement leurs problèmes, les aidant à se sentir moins seuls dans leurs difficultés.

Vous avez peut-être dans votre vie ou dans votre entourage une personne qui vous est proche et à qui vous pouvez vous confier en cas de problème. Cette personne peut vous prodiguer des conseils, et ensemble, vous trouvez une solution pour sortir de la situation ou de cet état d’esprit. Parfois, ma femme et moi traversons des moments difficiles. Ces personnes jouent un rôle de médiateur entre nous et nous aident à résoudre nos différends. C’est très important.
« Ibrahim », 38 ans, père de trois enfants

Les enfants, porteurs d’espoir

D’après les conclusions de l’étude, malgré les nombreuses difficultés auxquelles ils font face, les enfants apportent aux nouveaux parents du réconfort et une lueur d’espoir pour l’avenir. Dans les moments où les parents se sentent en difficulté, les enfants insufflent légèreté, joie, humour et chaleur.

Ils... m’encouragent et s’amusent beaucoup avec moi, et je finis par rire aussi, juste pour oublier ces moments.
« Isatu », 35 ans, mère de cinq enfants

Lorsqu’ils grandissent, les enfants deviennent une aide précieuse pour leur famille, que ce soit en soutenant leurs frères et sœurs ou en rapportant un peu d’argent pour alléger les charges familiales. De nombreux parents encouragent vivement leurs enfants à poursuivre leur scolarité, convaincus qu’une bonne éducation leur donnera de meilleures opportunités par la suite. Cette croyance en des jours meilleurs nourrit la détermination des parents, leur offre une raison de demeurer optimistes et les aide à se projeter dans l’avenir.

Malgré les nombreux obstacles rencontrés, les parents ou les proches touchés par la guerre s’efforcent d’offrir à leurs enfants une éducation empreinte d’amour et de bienveillance, souvent en rupture totale avec les expériences difficiles de leur propre enfance. En réalité, l’étude ISWAY a révélé que les parents ayant été exposés à une plus grande violence pendant la guerre sont nettement moins enclins à réprimander brutalement leurs enfants [2]. Ces parents développent une conscience accrue de leur rôle dans la rupture des cycles de violence intergénérationnels.

[2]

Alleyne-Green, B., Kulick, A., Grocher, K.B., DeLoach McCutcheon, K.P. and Betancourt, T.S. (2019) The impact of war violence exposure and psychological distress on parenting practices among a sample of young adults affected by war post conflict Sierra Leone. Peace and Conflict: Journal of Peace Psychology 25(4): 325. DOI: https://doi.org/10.1037/pac0000421

J’ai grandi [dans un environnement violent] et lorsque mon oncle criait, j’étais terrifié. Je me suis promis de ne jamais élever mes enfants de cette façon.
« Maliki », 31 ans, père de trois enfants

Le pouvoir de surmonter

Dans une rengaine locale, certains survivants de la guerre se désignent comme borbor pain (littéralement, « enfant en souffrance »), une expression qui évoque souvent leur conviction de pouvoir triompher de toutes les épreuves. En effet, pour les sierra-léonais, les problèmes colossaux auxquels ils font face n’ont d’égal que leur force intérieure. Les nouveaux parents, confrontés à un manque de soutien formel, trouvent dans leur entourage immédiat (famille, amis, religion et enfants) des sources précieuses de résilience. Ces réseaux sociaux servent souvent de socle pour les efforts de développement communautaire, en particulier dans les zones rurales où les services publics sont largement insuffisants par rapport aux besoins. Dans ces communautés, chacun est tenu d’endosser un rôle : les imams apportent une éducation informelle aux enfants, tandis que les mères expérimentées se mobilisent pour diriger des groupes locaux vulgarisant les bonnes pratiques de nutrition et d’alimentation des nourrissons, ou encore pour encourager les enfants vulnérables à poursuivre leurs études.

Les groupes formels de mères, un nom quelque peu trompeur, car ils accueillent souvent des pères et d’autres figures parentales, jouent un rôle clé dans l’amélioration de la santé maternelle et infantile en Sierra Leone. L’une de ces initiatives, les « groupes de soutien de mère à mère » (M2M), est née suite à des réunions communautaires existantes et a été renforcée par le soutien structurel de l’administration fédérale. Ces groupes offrent un précieux soutien par les pairs, renforcent les compétences parentales et transmettent des connaissances essentielles en matière de nutrition, d’allaitement, d’alimentation complémentaire, d’hygiène et de prévention des maladies. Bien que ces activités ne soient plus financées, nombre des plus de 14 000 groupes restent actifs grâce à l’engagement inlassable de bénévoles dévoués, animés par une volonté commune d’améliorer le quotidien des familles comptant de jeunes enfants.

Même si ces initiatives locales n’ont pas pour objectif explicite de guérir les traumatismes intergénérationnels, elles peuvent néanmoins contribuer à les atténuer. Le capital social, renforcé par la participation à un groupe, permet à ceux qui s’occupent d’enfants de se connecter avec d’autres ayant traversé des expériences similaires, les aidant ainsi à mieux surmonter les difficultés liées à l’éducation des enfants. À long terme, ces groupes jouent un rôle déterminant dans le développement communautaire, servant de tremplin pour optimiser les ressources lorsque des soutiens formels deviennent disponibles. Certains ont, par exemple, mis en place des caisses d’épargne et de crédit villageoises, véritables filets de sécurité qui permettent aux membres de constituer une épargne, de contracter des prêts ou d’accéder à des fonds d’urgence. Ces initiatives communautaires ont non seulement permis de générer des revenus et d’améliorer les conditions de vie, notamment pour les femmes des zones rurales, mais ont aussi favorisé une autonomisation économique cruciale accompagnée d’une amélioration notable de la santé maternelle et infantile, d’une meilleure nutrition des enfants et, plus encore, d’une éducation de qualité pour leurs enfants.

« J’espère toujours que [mes enfants] auront accès à une bonne éducation, qu’ils accompliront de grandes choses et qu’ils vivront longtemps et en bonne santé. Qu’Allah m’accorde cette grâce... »
« Aminata », 32 ans, mère de deux enfants

Les arguments en faveur d’un soutien plus formel

La mise en place de programmes gouvernementaux et d’initiatives portées par des ONG, conçus pour améliorer les conditions de vie des familles sierra- léonaises, peut s’avérer essentielle pour instaurer des changements durables dans ce pays marqué par les séquelles de la guerre.

Les enseignements tirés de l’étude ISWAY nous ont permis de concevoir des interventions pour améliorer la santé mentale des jeunes à risque [3]. Par exemple, la Youth Readiness Intervention s’appuie sur des pratiques fondées sur des données probantes pour atténuer les symptômes de divers troubles de santé mentale, contribuant ainsi à améliorer la mobilisation scolaire et à accroître les opportunités d’emploi pour les jeunes adultes en transition (15-24 ans) [4]. Nous espérons que ce programme obtiendra un plus grand soutien et une plus grande dissémination à travers tout le pays.

[3]

Betancourt et al., 2013

Betancourt, T.S., Meyers-Ohki, S.E., Charrow, A.P. and Tol, W.A. (2013) Interventions for children affected by war: an ecological perspective on psychosocial support and mental health care. Harvard Review of Psychiatry 21(2): 70–91. DOI: 10.1097/HRP.0b013e318283bf8f

[4]

Freeman et al., 2024

Freeman, J.A., Farrar, J.C., Placencio-Castro, M., Desrosiers, A., Brennan, R.T., Hansen, N.B. et al. (2024). Integrating youth readiness intervention and entrepreneurship in Sierra Leone: A hybrid type II cluster randomized trial. Journal of the American Academy of Child & Adolescent Psychiatry 63(7): 708–19. DOI: 10.1016/j.jaac.2023.09.552

De plus, nous sommes en train d’adapter une intervention qui a fait ses preuves dans le Rwanda post-conflit (voir l’article de Shauna Murray et collègues) : Programme de renforcement familial pour le développement de la petite enfance et la prévention de la violence, en intégrant les résultats obtenus dans le cadre de l’étude ISWAY [5]. Cette intervention vise à promouvoir des soins attentifs, à améliorer la santé, la nutrition et l’hygiène et à réduire la violence familiale dans les familles difficiles à atteindre ayant des enfants de moins de 36 mois. En Sierra Leone, où les insuffisances en matière de main-d’œuvre sont plus importantes, nous étudions les moyens potentiels de déploiement, tels que les outils numériques, les agents de santé communautaires et les enseignants du préscolaire. Ces approches visent à toucher un plus grand nombre de familles, y compris celles vivant en milieu rural.

[5]

Betancourt et al., 2020; Jensen et al., 2021; Desrosiers et al., 2024

Betancourt, T.S., Jensen, S.K., Barnhart, D.A., Brennan, R.T., Murray, S.M., Yousafzai, A.K. et al. (2020) Promoting parent–child relationships and preventing violence via home-visiting: A pre-post cluster randomised trial among Rwandan families linked to social protection programmes. BMC Public Health 20: 1–11. DOI: https://doi.org/10.1186/s12889-020-08693-7

Jensen, S.K.G., Placencio-Castro, M., Murray, S.M., Brennan, R.T., Goshev, S. Farrar, J. et al. (2021) Effect of a home-visiting parenting program to promote early childhood development and prevent violence: a cluster-randomized trial in Rwanda. BMJ Global Health 6(1): e003508. DOI: 10.1136/bmjgh-2020-003508

Desrosiers, A., Saran, I., Albanese, A.M., Antonaccio, C.M., Neville, S.E., Esliker, R. et al. (2024). Task-sharing to promote caregiver mental health, positive parenting practices, and violence prevention in vulnerable families in Sierra Leone: a pilot feasibility study. BMC Psychiatry 24(1): 787. DOI: https://doi.org/10.1186/s12888-024-06209-w

Nos recherches montrent que les réseaux de soutien familiaux, communautaires et confessionnels sont essentiels pour la guérison des familles et leur permettent d’avancer vers un avenir plus radieux. Mais nous pouvons faire beaucoup plus.

Remarque
Pour plus d’informations sur l’étude intergénérationnelle sur les jeunes touchés par la guerre (ISWAY) menée depuis plus de 22 ans en Sierra Leone, voir : Shadows Into Light: A Generation of Child Soldiers Comes of Age par Theresa S Betancourt, à paraître chez Harvard University Press le 21 janvier 2025.

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