Quand Ana* a franchi les portes de la Casa de Marias, elle était au bord de l’épuisement, submergée par une anxiété écrasante. Mère célibataire de deux enfants, elle avait quitté sa ville natale pour São Paulo, nourrissant l’espoir d’offrir à ses enfants et à elle-même un avenir plus prometteur. Mais l’adaptation à une nouvelle ville s’est avérée difficile. Sa situation de mère a ravivé en elle des blessures profondes, celles d’une enfance marquée par le racisme et le sexisme que subissent tant de jeunes filles noires au quotidien. Déterminée à protéger ses enfants de la violence et des discriminations qu’elle-même a subies—et qui perdurent—Ana a trouvé à la Casa de Marias bien plus qu’un simple refuge. Cet endroit est devenu pour elle un havre où, au-delà de rêver d’un avenir meilleur, elle puise la force de surmonter les épreuves du passé
*Ce nom a été modifié pour protéger l’anonymat.
En 2020, un collectif de femmes noires psychologues a fondé Casa de Marias à São Paulo, au Brésil, un espace dédié aux mères comme Ana et à d’autres femmes en quête de soins ancrés dans leur réalité culturelle. Ce centre a pour vocation de répondre aux besoins de santé mentale des femmes qui portent, dans leur esprit et leur corps, les multiples stigmates d’oppressions structurelles qu’elles subissent au quotidien. En moyenne, nous réalisons un millier de consultations par an. Nous savons que ces femmes se trouvent au bas de la pyramide sociale brésilienne et que l’oppression qu’elles subissent à cause de cette position fait d’elles le groupe le plus exposé aux maladies. C’est pourquoi, à nos yeux, prendre soin d’elles n’est pas seulement un acte thérapeutique : c’est un geste politique.
Nous sommes inspirés par la pratique de ce que les Brésiliens appellent aquilombamento : la création d’un espace conçu de manière intentionnelle et assumée par et pour les brésiliens noirs, où les savoirs, les traditions et les coutumes de cette communauté occupent une place centrale. Au-delà de sa dimension physique, il s’agit d’un véritable mouvement politique et culturel, qui vise à tisser des réseaux de solidarité, préserver la mémoire collective et affirmer l’identité noire dans toute sa richesse. Nous avons appris que cette démarche est essentielle pour accompagner les femmes noires dans la gestion de leur souffrance psychologique. Notre programme, ancré dans les spécificités culturelles, leur offre un cadre où elles se sentent pleinement reconnues, écoutées et libres d’exprimer leur douleur. Ces liens profonds favorisent la création de réseaux de solidarité puissants entre les participantes. Aujourd’hui, la Casa de Marias est bien plus qu’un simple centre : c’est un espace de résilience, où la santé mentale des femmes longtemps exclues des systèmes de soins est enfin prise en compte et valorisée.
Vivre dans les périphéries urbaines
La Casa de Marias est située dans l’un des quartiers les plus peuplés de São Paulo, à Penha, une zone périphérique où de nombreux habitants sont confrontés à des difficultés économiques et à un accès restreint aux services essentiels. Malgré l’esprit travailleur de cette communauté, la vie à Penha reste marquée par un taux de violence élevé et un racisme systémique persistant.
D’après la carte des inégalités 2023 pour São Paulo [1], cette zone abrite environ 129 000 habitants, dont 53,3 % sont des femmes. Par ailleurs, 23,9 % de la population s’identifie comme noire ou brune, bien que ce chiffre soit probablement sous-estimé en raison de la complexité des perceptions raciales au Brésil. La région dispose de seulement cinq centres publics de santé mentale, un nombre largement insuffisant pour répondre aux besoins croissants de la population. Obtenir un rendez-vous est souvent un véritable parcours du combattant, et l’accès aux centres de santé est compliqué par un réseau de transports publics peu adapté. De plus, ces établissements ne proposent pas de soins prenant en compte les enjeux raciaux, et les professionnels de santé y sont rarement formés aux impacts psychologiques de la maternité.
Instituto Cidades Sustenáveis et Rede Nossa São Paulo (2023) Mapa da Desigualdade 2023. Disponible à l’adresse https://institutocidadessustentaveis.shinyapps.io/mapadesigualdadesaopaulo/ (consulté en octobre 2024).

Les femmes en situation de vulnérabilité sont mal prises en charge par le système de santé psychologique actuel. Ces vulnérabilités incluent la pauvreté, l’exposition à la violence, ainsi que le sexisme et le racisme. Les quartiers où elles résident souffrent d’un manque d’éclairage public, de trottoirs sécurisés et de transports en commun fiables, rendant leur quotidien encore plus précaire et souvent dangereux. Tous ces facteurs contribuent à rendre la grossesse et la maternité bien plus stressantes qu’elles ne le seraient dans des conditions de vie plus favorables.
En plus de ces facteurs de stress, les femmes noires au Brésil sont confrontées à des taux de mortalité maternelle disproportionnés et à un risque accru de complications lors de l’accouchement. Selon le ministère brésilien de la santé (2023)[2], les femmes noires sont deux fois plus susceptibles de mourir de causes liées à la grossesse que les femmes blanches. Les études indiquent que cette disparité résulte du racisme systémique, qui entrave à la fois l’accès aux soins de santé et la qualité de ces derniers. Il est malheureusement courant que les femmes noires soient perçues comme plus résistantes à la douleur que les femmes blanches, ce qui conduit à une prise en charge inadaptée, notamment lors de l’accouchement. Souvent, leur douleur est banalisée par les professionnels de santé, qui les perçoivent comme des battantes capables d’endurer toute épreuve.
Ministère de la santé (2023) Morte de mães negras é duas vezes maior que de brancas, aponta pesquisa. gov.br. Disponible à l’adresse : https://www.gov.br/saude/pt-br/assuntos/noticias/2023/novembro/morte-de-maes-negras-e-duas-vezes-maior-que-de-brancas-aponta-pesquisa (consulté en octobre
2024).
Se réapproprier les soins grâce à l’aquilombamento
La Casa de Marias est un espace d’accueil et d’écoute. En collaboration avec celles que nous accompagnons, nous proposons des thérapies individuelles et de groupe, ainsi que des initiatives artistiques, culturelles et sociales, toutes conçues pour favoriser le bien-être mental et affectif de notre communauté. Nos interventions, qu’elles soient ponctuelles ou à long terme, visent à répondre aux besoins spécifiques de notre communauté.
Parmi nos programmes phares figurent Sons de Marias, un groupe de musicothérapie dédié aux femmes noires, offrant un espace d’expression des émotions et de connexion à travers la musique. Les femmes peuvent choisir parmi une variété d’instruments de musique, et nos musicothérapeutes les encouragent à s’exprimer de diverses manières. Certains moments sont consacrés à l’interprétation libre de chansons familières. Les femmes sont également invitées à chanter, jouer, danser, voire à composer et improviser de nouvelles mélodies. Après chaque expérience musicale collective, les femmes échangent sur leurs ressentis et partagent souvent des fragments de leur histoire.
Reescritas propose un atelier d’écriture thérapeutique destiné aux femmes et les invite à exprimer leur histoire et leurs émotions à travers l’écriture. Roda de Pretin favorise la réunification de la famille en tant qu’entité, créant un espace de connexion et de relaxation pour alléger le stress. Enfin, As Marias do Mundo propose un programme de soutien dédié aux femmes immigrées. Nous disposons également d’un groupe d’accueil d’urgence, qui offre un soutien immédiat lors des moments de crise, où les mères partagent leurs peurs et leur sentiment d’insécurité, souvent liés à l’instabilité financière.
Les réseaux tissés à travers nos programmes sont essentiels pour les femmes, à la fois pour leur survie et pour la construction d’un véritable sens de la communauté face à l’adversité. Nous reconnaissons l’importance du soutien mutuel et de la solidarité féminine chez les femmes noires, non seulement comme une stratégie de résistance, mais également comme un levier crucial pour leur bien-être. Renforcer ces liens au quotidien favorise leur santé mentale, tout en consolidant leur confiance et leur sécurité en tant que mères. La Casa de Marias est un lieu où les mères noires peuvent respirer, guérir et s’épanouir pleinement.









