Les parents qui attendent leur premier enfant sont en période de transition : ils sont tout aussi enthousiaste qu’appréhensifs. Cela peut constituer un « moment propice à l’apprentissage ». Pour les hommes, cela peut devenir un tournant décisif, une période au cours de laquelle ils sont particulièrement ouverts à l’apprentissage de nouveaux comportements et de nouvelles idées sur ce que signifie être père et, de manière plus générale, sur ce que signifie être un homme. La plupart des programmes parentaux ne se concentrent que sur les mères, renforçant de la sorte les normes sociales qui attribuent aux femmes la garde des enfants.
Les indices issus de deux programmes, l’Initiative des pères responsables, engagés et aimants (REAL), en Ouganda, et le Programme P, au Rwanda (et ailleurs) démontrent à quel point cela fait la différence de compter sur l’engagement des pères lors de la prestation de soins. L’expérience a montré que ces interventions peuvent être reproduites avec succès ou mises à l’échelle de manière durable grâce à une intégration dans les programmes de développement de la petite enfance et autres.
Le Programme P et REAL adoptent tous deux une approche transformatrice, reconnaissant que les croyances liées au genre peuvent profondément influencer la vie familiale. Les notions dominantes de masculinité, par exemple, peuvent amener les hommes à affirmer leur contrôle sur les femmes et à réprimander sévèrement leurs enfants.[1] Le Programme P et REAL remettent en question ces notions dans le but explicite de démanteler les dynamiques de pouvoir inéquitables. Ils s’appuient sur des normes culturelles positives qui encouragent les familles et les relations amoureuses et repositionnent le rôle des hommes en tant que pères attentionnés et partenaires de soutien égaux.
Heilman, B. and Barker, G. (2018). Masculine Norms and Violence: Making the connections. Washington DC: Promundo-US. Disponible sur : https://promundoglobal.org/wp-content/uploads/2018/04/Masculine-Norms-and-Violence-Making-the-Connection-20180424.pdf (consulté en mars 2019).
L’engagement positif des pères dans la prestation de soins est associé au bien-être émotionnel et social et au développement cognitif des enfants.[2][3] Les preuves suggèrent qu’une approche transformatrice de genre est plus efficace pour la prévention de la violence que des interventions qui ne traitent pas des normes et des comportements de genre.[4] Néanmoins, très peu de programmes de ce type ont été mis en place à une échelle suffisante pour avoir un impact significatif.
Lamb, M.E. (ed.). (2004). The Role of the Father in Child Development, Hoboken, NJ: Wiley.
Cabrera, N. and Tamis-Lemonda, C. (eds). (2013). Handbook of Father Involvement: Multidisciplinary perspectives (2nd edition). New York/Hove: Taylor and Francis.
Fulu, E., Kerr-Wilson, A. and Lang, J. (2014). Effectiveness of Interventions to Prevent Violence against Women and Girls: A summary of the evidence. Disponible sur : https://assets.publishing.service.gov.uk/media/57a089f6ed915d622c0004a5/What_Works_Inception_Report_June_2014_AnnexG_Summary_Prevention_interventions_Final.pdf (accessed March 2019).
L’initiative des pères responsables, engagés et aimants (REAL)
REAL est une initiative de mentorat centrée sur les pères qui a été mise à l’essai dans le nord de l’Ouganda, où les taux élevés de violence entre partenaires intimes (IPV) et de violence contre les enfants (VAC) découlent en partie de décennies de conflit. REAL travaille auprès des pères débutants ayant des enfants en bas âge. Des hommes respectés de la communauté sont sélectionnés par les pères et leurs partenaires et sont ainsi formés pour encadrer les jeunes pères selon un programme d’enseignement promouvant la discipline positive des enfants, la prestation de soins, l’égalité de genre et la communication.
Une fois par mois pendant six mois, les jeunes pères participent à des séances de mentorat à domicile et en groupe. Une campagne d’affichage mensuelle renforce les thèmes abordés. L’intervention se termine par une célébration communautaire visant à soutenir les réalisations des pères et à exprimer leur engagement à maintenir ces nouveaux comportements. En 2013, l’initiative REAL a été mise en oeuvre par Save the Children et évaluée par l’Institut de santé reproductive. Les résultats d’un essai quasi expérimental ont montré une amélioration significative de la communication positive entre les parents et avec les enfants ainsi qu’une réduction de la VPI et VAC.[5] Un an après l’intervention, la plupart de ces résultats se sont révélés encore d’actualité.
Ashburn, K., Kerner, B., Ojamuge, D. and Lundgren, R. (2017). Evaluation of the Responsible, Engaged, and Loving (REAL) Fathers Initiative on physical child punishment and intimate partner violence in Northern Uganda. Prevention Science 18(7): 854-864. doi: 10.1007/s11121-016-0713-9.
En 2015, l’initiative REAL a été élargie grâce à son intégration dans un programme portant sur les moyens de subsistance dans le nord de l’Ouganda et dans des centres de développement de la petite enfance à Karamoja, la région la moins développée de l’Ouganda. Les résultats confirment son e fficacité en termes d’amélioration des compétences des jeunes pères en matière de parentalité, de communication de couple et de prévention de la VPI et VAC.[6] Conçu pour être évolutif, ce modèle de mentorat simple fondé sur la culture peut être intégré aux programmes existants tout en conservant son efficacité. La planification de l’intégration à plus grande échelle est en cours dans plusieurs contextes au niveau mondial.
Kohli, A., Spindler, E., Fultz, H., Lundgren, R., Okello, F. and Arono, R. (2019). REAL Fathers Scale Up and Adaptation Process: Endline Report. Washington DC: Institute for Reproductive Health, Georgetown University, and Save the Children for the US Agency for International Development.
Le Programme P de Promundo
Le Programme P cherche l’engagement des hommes disposés à adopter de nouveaux comportements en matière de prestation de soins —depuis la grossesse de leur partenaire jusqu’aux premières années de leurs enfants.[7] Développé à l’origine en Amérique latine par REDMAS, Promundo et CulturaSalud, il a été adapté dans pas moins de dix pays, du Brésil au Sri Lanka et du Portugal à l’Afrique du Sud, que ce soit en milieu rural ou en milieu urbain.[8]
Le programme P comprend techniquement des informations et des outils pour les professionnels de santé et des conseils sur les campagnes communautaires, mais nous décrivons ici les efforts déployés pour la composante éducation de groupe.
Promundo, CulturaSalud and REDMAS. (2013). Program P: A Manual for Engaging Men in Fatherhood, Caregiving, Maternal and Child Health. Rio de Janeiro, Brazil and Washington D.C: Promundo. Disponible sur : https://men-care.org/wp-content/uploads/sites/3/2015/05/Program-P-English-web.pdf (consulté en mars 2019).
Au travers d’exercices de réflexion participatifs et de discussions, de jeux de rôle et d’activités pratiques, les hommes et leurs partenaires sont incités à discuter et à remettre en question les normes de genre traditionnelles et à adopter des comportements équitables et non violents. Le Programme P est l’un des principaux outils de programmation de la campagne MenCare Global Fatherhood[9], une plate-forme coordonnée par Promundo pour recentrer le débat mondial sur la paternité avec les partenaires dans plus de 45 pays.
MenCare. (Online). Disponible sur : https://men-care.org/about-mencare/ (consulté en mars 2019).
Au Rwanda, l’intervention Bandebereho (« modèle de comportement ») a utilisé une initiative adaptée du Programme P pour que les hommes participent à la santé maternelle et infantile, en collaboration avec le Centre de ressources pour hommes du Rwanda (Rwamrec) et le Ministère de la santé. Les jeunes et futurs pères ont été invités à 15 sessions (pour un maximum de 45 heures) et leurs partenaires ont participé à 8 sessions (pour un maximum de 24 heures). Les sujets abordés incluaient le genre et le pouvoir, la paternité, la communication et la prise de décision en couple, la VPI, la prestation de soins, le développement de l’enfant et la participation des hommes à la santé reproductive et maternelle.
Les leçons d’un déploiement à plus grande échelle
Un déploiement à grande échelle implique de redoubler les efforts pour accroître l’impact d’innovations efficaces au profit d’un plus grand nombre de personnes et pour favoriser un soutien durable des politiques et des programmes.[10] Cela implique aussi de développer une pratique bien définie et éprouvée grâce à une approche systémique impliquant pleinement les parties prenantes dans l’adaptation et l’intégration.[11]
Organisation mondiale de la santé et ExpandNet. (2009). Practical Guidance for Scaling up Health Service Innovations. Genève : OMS.
Fixsen, D.L., Naoom, S.F., Blase, K.A., Friedman, R.M. and Wallace, F. (2005). Implementation Research: A Synthesis of the Literature. Tampa, FL: University of South Florida, Louis de la Parte Florida Mental Health Institute and National Implementation Research Network.
L’adaptation fait partie intégrante d’un déploiement à grande échelle réussi : utiliser les données de suivi, d’apprentissage et d’évaluation à mesure qu’elles sont rendues disponibles pour tester des hypothèses, réviser la théorie du changement, affiner la mise en oeuvre et adapter l’intervention à de nouveaux contextes. Une fois que les projets pilotes ont prouvé l’efficacité des programmes, REAL et le Programme P ont été déployés à plus grande échelle par intégration dans les plates-formes existantes.
L’ancrage des valeurs fondamentales
L’approche de déploiement du Programme P et REAL s’est faite à partir de l’idée selon laquelle les interventions éprouvées doivent être intégrées pour conserver leur efficacité dans de nouveaux contextes et rester fidèles aux valeurs fondamentales, aux éléments essentiels et aux mécanismes de changement qui leurs sont propres. Ainsi, l’équipe REAL a fait appel aux principales parties prenantes impliquées dans le projet pilote afin de passer en rev ue les acquis et d’identifier les valeurs fondamentales (par exemple, messages positifs ou transformation du genre), les éléments essentiels (visites à domicile, réunions de groupe, etc.) et les mécanismes de changement (tels que la mentorat à la communauté, le témoignage en public lors de célébrations communautaires) à conserver lors de la transition vers un nouveau cadre ou lors de l’intégration de l’approche dans de nouveaux programmes.
En reproduisant et en déployant à plus grande échelle le Programme P, Promundo et ses partenaires cherchent également à se concentrer sur les éléments essentiels et les mécanismes de changement envisagés. Étant donné que la théorie du changement du Programme P est axée sur la réfl exion critique et le développement des compétences, elle est adaptable à de nombreux contextes et plateformes de programme et peut ainsi cibler des résultats ou des sujets spécifiques. Par exemple, alors que le Programme P de départ portait sur la santé maternelle et infantile, l’accent a été mis au Liban sur le développement de la petite enfance, tandis qu’en Arménie[12], l’accent a été mis sur la prévention de la sélection prénatale en fonction du sexe. Cela offre la souplesse nécessaire pour s’aligner sur diverses institutions et répondre à plusieurs priorités.
MenCare. (2015, en ligne). Caring for equality: ending prenatal sex selection in Armenia. Disponible sur : https://www.mencare.org/caring-for-equality-ending-prenatal-sex-selection-in-armenia-2/ (consulté en mars 2019).
Maintenir l’accent sur la transformation des normes sociales
La prise en compte des normes sociales est au coeur des programmes de transformation du genre. Le Programme P et REAL encouragent les pères et les couples à adopter des comportements pouvant s’écarter des rôles de genre traditionnels qui leur ont été enseignés. Ils incitent les partenaires, les membres de la famille et la communauté à affirmer de nouvelles valeurs, compétences et attitudes.
Il peut être difficile de maintenir une focalisation sur la transformation du genre à grande échelle. Une articulation claire des normes en jeu, souvent identifiée par une recherche formative, et une réflexion continue avec le personnel du programme et les bénéficiaires, peuvent permettre au programme de rester sur la bonne voie. L’équipe d’adaptation de REAL pour la RD du Congo utilise un outil d’exploration des normes sociales pour identifier soigneusement les normes liées aux résultats souhaités de REAL, ainsi que le rôle des aînés, des membres de la famille et des chefs religieux dans le maintien des normes existantes et l’adoption de nouveaux comportements et normes, ce qui sera utilisé pour adapter l’approche si nécessaire.
Une discussion explicite sur les normes sociales sexospécifiques est au coeur du programme du Programme P dans le monde entier. Réfléchir quant a ux coûts des normes rigides, apprendre et mettre en pratique de nouvelles compétences en soins, en communication de couple et en prise de décision commune dans un environnement sécurisé entre pairs, peut conduire à une série de comportements positifs.[13] Plus généralement, la campagne MenCare a pour objectif de remettre en question les normes sociales, car elle vise à modifier les politiques, les pratiques et l’opinion publi que à l’échelle nationale et mondiale, en mettant l’accent sur les avantages de l’égalité des sexes pour tout le monde —femmes, enfants et hommes— et normaliser les rôles des hommes en tant que soignants attentifs égaux.
Doyle, K., Levtov, R.G., Barker, G., Bastian, G.G., Bingenheimer, J.B., Kazimbaya, S. et al. (2018). Gender-transformative Bandebereho couples’ intervention to promote male engagement in reproductive and maternal health and violence prevention in Rwanda: Findings from a randomized controlled trial. PLoS ONE 13(4): e0192756. Disponible sur : https://doi.org/10.1371/journal.pone.0192756 (consulté en mars 2019).
Le rôle essentiel des principaux acteurs
L’intensification nécessite de travailler avec des partenaires qui ont suffisamment de portée et de durabilité, dont l’engagement à servir une population ou une région donnée au fil du temps est marqué, lesquels deviendront entièrement propriétaires du programme. Pour les deux programmes, les partenaires ont inclus des organisations non gouvernementales et gouvernementales.
Les partenaires de mise en oeuvre et les acteurs de la communauté et du gouvernement ont été impliqués dans tous les aspects du processus d’adaptation et de déploiement à grande échelle de l’initiative REAL. Le déploiement à Karamoja était dirigé par une équipe d’adaptation multisectorielle ; il comprenait l’intégration dans les programmes de la petite enfance des ONG locales avec le soutien de Save the Children Ouganda. Le personnel des autorités du district a formé les mentors et supervisé le déploiement.
Des organisations du monde entier ont pris possession du matériel de la campagne MenCare et du Programme P, adaptés à leur contexte et à leurs besoins. Au Rwanda, Promundo et Rwamrec ont collaboré avec le ministère de la Santé et les autorités de district pour concevoir et mettre en oeuvre le programme. Cela a généré un soutien et garanti que le contenu était aligné sur les priorités nationales. Les partenaires envisagent maintenant d’institutionnaliser le programme par le biais du système existant professionnels de santé communautaires.
Conclusion
Les expériences du Programme P et de REAL suggèrent que ces modèles relativement simples ont un impact certain et peuvent être intégrés avec succès dans les plateformes existantes —y compris les programmes de développement de la petite enfance. La planification du déploiement à grande échelle à partir de la conception du programme et des étapes pilotes, ainsi que la clarification des valeurs fondamentales du programme, éléments et mécanismes essentiels du changement, ont permis à ces modèles d’accroître durablement leur portée et leur impact. Ils illustrent une trajectoire pointant vers des familles plus saines, plus heureuses et plus équitables.
Remerciements
Les auteurs remercient tout le personnel du projet et les participants qui ont rendu ce travail possible.








